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Cas de figures

15 septembre 2008

Un récent article du Devoir portait en sous-titre : « Le catholicisme moderne est-il un oxymoron? » Il n'en fallait pas moins pour piquer ma curiosité à l'égard de ce terme bizarre. Pour une fois, il ne s'agit pas d'un anglicisme. Oxymoron appartient à la nomenclature, elle-même passablement bizarre, des figures de style, de rhétorique ou de grammaire.

On retrouve à travers les dictionnaires et les traités de l'art d'écrire ces trois expressions souvent confondues, rarement nettement distinguées. Le cas échéant, les distinctions se fondent sur des subtilités qui échappent aux locuteurs ou usagers non spécialistes. Nous retiendrons donc figure de style comme générique des trois termes que nous allons examiner.

 

Une cure de jouvence pour oxymoron

Le premier terme en lice, oxymoron, est daté de 1785, selon Le Nouveau Petit Robert (Rey-Debove et Rey, 2008). Comme la grande majorité des termes de la nomenclature des figures de style : métaphore, métonymie, catachrèse et tutti quanti, le terme est formé de deux racines grecques, l'une signifiant « aigu » et l'autre « sot ». L'étymologie ne donne pas la clé de la signification de oxymoron. Ce terme opaque abrite une figure de style à valeur antithétique, qui allie deux mots de sens contradictoires pour donner plus de force et de couleur à l'expression. Douce violence, rire triste, se hâter lentement sont des exemples d'oxymorons. Donc l'auteur de l'article, cité plus haut, en se demandant si « catholicisme moderne » était un oxymoron, posait d'une façon quelque peu ironique la question : « Y a-t-il incompatibilité entre modernité et catholicisme? »

Le terme oxymoron - oublié déjà au temps lointain de mes études classiques - semble aujourd'hui connaître un regain de vitalité. Les faits de langue ne s'expliquent pas toujours rationnellement.

 

Zeugme, ou zeugma, figure polysémique

Parmi les figures de style dont la définition n'est pas toujours très nette, il faut s'arrêter à zeugme. Emprunté au grec ancien, ce terme désigne une construction qui sous-entend, dans une proposition, un mot ou groupe de mots déjà exprimés dans une proposition précédente. Exemple : L'air était plein d'encens et les prés de verdure (Hugo). Dans la seconde partie de l'énoncé, le verbe être et l'attribut plein ne sont pas répétés. Parfois, l'ellipse est plus audacieuse, comme dans cet exemple de Musset, cité par le Grand Robert (Rey, 2001) où la partie explicite est négative et l'implicite positive : Le sommeil ne vient pas, mais cette douce ivresse. Prosaïquement, on aurait écrit : « Le sommeil ne vient pas, mais c'est cette douce ivresse qui vient. »

Ce premier sens est celui qui est le plus largement attesté. Mais d'autres auteurs qualifient aussi de zeugme l'association de deux compléments - l'un concret, l'autre abstrait - en dépendance d'un même verbe ou participe. L'exemple classique par excellence est ce vers de Hugo : Vêtu de probité candide et de lin blanc. Autre exemple : Il buvait un vin doux et les paroles tendres de son amie. Cette antithèse du concret et de l'abstrait produit un effet assez frappant, dont il est parfois possible de tirer un heureux parti.

 

Hypallage, du style à la morphologie

Une troisième figure retiendra notre attention en raison de ses répercussions lexicographiques ou morphologiques. Au sens strict, l'hypallage désigne un procédé par lequel on attribue à certains mots d'une phrase ce qui convient à d'autres. L'exemple, souvent cité, de Hugo - encore lui! - nous servira d'échantillon : Ce marchand accoudé sur son comptoir avide. L'avidité du marchand est reportée sur son comptoir. On considère aussi comme hypallage la permutation des compléments qui dépendent d'un même verbe. Ainsi l'énoncé « rendre la vie à quelqu'un » devient par hypallage « rendre quelqu'un à la vie ».

Le linguiste français René Georgin a aussi qualifié d'hypallage le procédé de création d'un syntagme composé d'un nom et d'un adjectif, où l'adjectif ne qualifie pas directement le nom, mais se rapporte par le sens à un autre substantif de la même famille que ce dernier. Exemples : blessé grave (qui a subi une blessure grave); aliéné mental (qui souffre d'aliénation mentale); assisté social (qui touche des prestations d'assistance sociale); vérificateur interne (au Québec, comptable qui fait de la vérification interne). Longtemps tenu pour répréhensible par certains grammairiens, dont Thomas (1971), ce procédé est aujourd'hui généralement admis, même par l'Académie française.

 

Il est donc possible d'ajouter à votre carquois expressif des oxymorons et des zeugmes, et de justifier par l'invocation de l'hypallage certains syntagmes qu'un réviseur puriste voudra vous faire corriger.

Références

REY, Alain (sous la direction de). 2001, Grand Robert de la langue française, 2e édition, Paris, Dictionnaire Le Robert, 6 vol.

REY-DEBOVE, Josette et Alain REY (sous la direction de). 2008, Le Nouveau Petit Robert, Paris, Dictionnaires Le Robert, 2838 p.

THOMAS, Adolphe V. 1971, Dictionnaire des difficultés de la langue française, Paris, Larousse, 436 p.

Robert Dubuc

Le 15 septembre 2008

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