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Flagrant délit

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Un lecteur fidèle me signale que, dans Une grammaire pour écrire, tant dans la première (Dubuc, 1996, p. 91) que dans la deuxième édition (Dubuc, 2007, p. 91), j'ai utilisé le verbe considérer sans la conjonction comme devant l'attribut : « Il n'est pas considéré correct de... » Je dois confesser que cette construction m'est venue tout naturellement et que je l'ai utilisée sans réfléchir sur son orthodoxie. Mes réviseurs, pourtant très attentifs, ne s'y sont pas arrêtés non plus.

Qu'en est-il du bon usage de considérer? La règle est nette, sanctionnée par l'Académie française : considérer doit se construire avec comme. Exemples : Je le considère comme un ami. Que pensez-vous de cette situation? Je la considère comme dangereuse.

Les dictionnaires Robert, y compris Le Nouveau Petit Robert (Rey-Debove et Rey, 2008), pourtant réputés pour leur philosophie accueillante, notent que l'emploi de considérer sans comme est fautif. Cette interdiction est corroborée par Thomas (1971) et de Villers (2003). Deux autres ouvrages nuancent pourtant leur position à cet égard. Il s'agit du Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (Hanse et Blampain, 2005) et du Bon usage (Grevisse et Goosse, 2008).

Le premier, tout en reconnaissant la règle, fait état de la grande fréquence de la construction directe, sans la conjonction, l'attribuant à l'influence d'autres verbes de sens voisins comme juger, croire, estimer.

La position du Bon usage est similaire. « Avec considérer signifiant "juger", l'attribut de l'objet direct est traditionnellement introduit par comme. » Mais on ajoute plus loin : « Par analogie avec croire et d'autres verbes et peut-être aussi par imitation de l'anglais, la construction directe cherche à s'introduire » (p. 385). Puis, fidèles à leur démarche, les grammairiens citent de nombreux exemples d'écrivains qui ont eu recours à la construction directe, parmi lesquels Chateaubriand, Léon Bloy, Romain Rolland et Paul Valéry, qu'on peut difficilement soupçonner d'être des imitateurs de l'anglais. La thèse des analogies de construction me semble plus plausible.

Ces analogies sont des faits de langage courants. Prenons deux exemples. Le premier avec ski. On peut dire en ski, se promener en ski par analogie avec les moyens de transport : train, voiture. On trouve aussi à ski, quoique plus rarement. Cette fois l'analogie s'établit avec des modes de cheminement : à pied, à cheval. Le second exemple est emprunté à vélo ou bicyclette. On retrouve ici les mêmes analogies de construction. On dit en vélo ou à vélo, selon qu'on établit le rapport avec les moyens de transport ou les modes de locomotion.

Revenons à nos moutons avec considérer. La construction avec comme est d'une incontestable orthodoxie. Il est tout de même assez troublant que de grands écrivains, en dépit de cette règle, aient eu recours à la construction directe. Il faut peut-être faire ici appel au sixième sens de l'écrivain qui perçoit instinctivement que la construction directe convient mieux à l'énoncé de sa pensée, dans certains cas.

Cela étant dit, comme je ne saurais me targuer du statut d'écrivain, j'introduirai dans une éventuelle troisième édition de ma grammaire, la construction orthodoxe avec comme. Ainsi, je pourrais me considérer absous, oh pardon! comme absous.

Références

DUBUC, Robert. 1996, Une grammaire pour écrire : Essai de grammaire stylistique, Brossard, Linguatech éditeur, xviii-244 p.

DUBUC, Robert. 2007, Une grammaire pour écrire : Essai de grammaire stylistique, 2e édition, Montréal, Linguatech éditeur, xxviii-326 p.

GREVISSE, Maurice et André GOOSSE. 2008, Le bon usage : Grammaire française, Bruxelles, De Boeck-Duculot, 14e édition, 1600 p.

HANSE, Joseph et Daniel BLAMPAIN. 2005, Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, Bruxelles, De Boeck-Duculot, 650 p.

REY-DEBOVE, Josette et Alain REY (sous la direction de). 2008, Le Nouveau Petit Robert : Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 2838 p.

THOMAS, Adolphe V. 1971, Dictionnaire des difficultés de la langue française, Paris, Librairie Larousse, 436 p.

VILLERS, Marie-Éva de. 2003, Multidictionnaire de la langue française, 4e édition, Montréal, Québec Amérique, 1542 p.

 

Robert Dubuc

Le 30 novembre 2008

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