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Infiltrations pernicieuses

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Les emprunts à d'autres langues ont toujours été une source d'enrichissement et d'évolution pour une langue. Encore faut-il que ces emprunts soient motivés par un besoin réel et non par la paresse ou l'ignorance des ressources internes de la langue de référence. La grande influence de la langue anglaise dans toutes les sphères de l'activité humaine favorise, hélas! les emprunts immotivés. Deux adjectifs nous en fournissent des exemples fréquents: domestique et global.

Fausse domestication

L'adjectif domestique, implanté en français depuis le XIVe siècle, a conservé sa coloration étymologique, du latin domus, signifiant « maison ». Cet adjectif, en effet, s'applique à ce qui est relatif à la maison, à la famille. Ainsi on parlera de déchets domestiques (produits à la maison), de querelles domestiques (qui ont lieu dans la famille), d'animaux domestiques (qui vivent dans ou près de la maison, et sont plus ou moins intégrés à la vie de la famille). Voilà qui est bien établi et ne pose aucune difficulté.

Par le biais de l'économie et du commerce, domaines où la langue anglaise est prédominante, un sens parasite s'est greffé à domestique, pour qualifier les activités commerciales qui se déroulent à l'intérieur des frontières d'un pays. On entend et lit un peu partout des expressions comme "marché domestique", "vols domestiques" (en aviation). Le domus latin se perd ici dans la brume de l'emprunt, qui se substitue indûment à l'adjectif intérieur. Ainsi les marchés intérieurs s'opposent aux marchés mondiaux, et les vols intérieurs correspondent aux déplacements des avions des lignes aériennes à l'intérieur des frontières d'un pays. Le remplacement de cet adjectif déjà bien implanté par domestique ne peut que favoriser un flou sémantique que le Multi (de Villers, 2003) réprouve à bon escient. Le Petit Larousse illustré (Garnier et Vinciguerra, 2008) ignore cette extension de sens, tandis que Le Nouveau Petit Robert (Rey-Debove et Rey, 2008) la consigne avec la mention « anglicisme ».

Fausse globalisation

Du côté de global, l'aventure est autre. Le Nouveau Petit Robert en date l'apparition dans la seconde moitié du XIXe siècle et le rattache étymologiquement à un sens métaphorique de globe, « masse totale », bien senti dans l'adverbe globalement. Une démarche globale s'oppose à une démarche analytique. En pédagogie, la méthode globale d'apprentissage de la lecture se centre sur les mots ou les phrases, plutôt que sur les lettres qui forment les mots.

L'emprunt du sens du mot anglais global « relatif au globe terrestre » nous est venu par l'essayiste Herbert McLuhan, qui a popularisé l'emploi de l'expression global village pour marquer l'effacement des frontières nationales par les télécommunications. En français, on s'est contenté du calque "village global", substituant ainsi l'adjectif global à l'adjectif planétaire déjà existant pour qualifier ce qui est relatif à toute la planète Terre. Le Petit Larousse illustré donne d'ailleurs comme exemple au mot planétaire : village planétaire.

Appliqué au phénomène de l'effacement des frontières dans les domaines de l'économie et du commerce, l'adjectif global devrait être remplacé par l'adjectif mondial. Exemples : la crise mondiale du pétrole, un accord favorisant le commerce mondial. Il en est de même pour les substantifs "globalisation" et mondialisation. Le Multi propose avec raison de remplacer en ce sens "globalisation" par mondialisation. Le Petit Larousse illustré accrédite l'emploi de global et globalisation en économie sans mention restrictive, tandis que Le Nouveau Petit Robert les signale comme anglicismes.

« On n'arrête pas le progrès », dit-on. Mais ces emprunts en porte-à-faux marquent-ils vraiment des progrès? Ne témoignent-ils pas plutôt d'une insensibilité à la valeur réelle des mots?

Références

GARNIER, Yves et Mady VINCIGUERRA (sous la direction de). 2008, Le Petit Larousse illustré, Paris, Larousse, 1812 p.

REY-DEBOVE, Josette et Alain REY (sous la direction de). 2008, Le Nouveau Petit Robert, Paris, Dictionnaires Le Robert, 2838 p.

THOMAS, Adolphe V. 1971, Dictionnaire des difficultés de la langue française, Paris, Larousse, 436 p.

VILLERS, Marie-Éva de. 2003, Multidictionnaire de la langue française, 4e éd., Montréal, Québec Amérique, 1538 p.


Robert Dubuc

Le 15 octobre 2008

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