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Le français et la norme

31 mai 2008

Dans un ouvrage récent, Julie Barlow et Jean-Marie Nadeau (2007) font voir que l'aspect profondément normatif du français a aidé à son accession au statut de langue universelle dominante au XVIIIe et au XIXe siècle. Des règles grammaticales claires et une grande rigueur lexicale ont facilité son apprentissage par les étrangers.

Au XXIe siècle, les choses ont bien changé. L'anglais est devenu la langue de communication internationale par excellence... « à cause de son absence de rigueur grammaticale et de son flou lexical! » oseront dire certains.

La vérité, c'est que les facteurs économiques sont de plus puissants agents de diffusion d'une langue que les facteurs proprement linguistiques. Il reste, toutefois, que le français ne serait plus le français que nous connaissons, aimons et utilisons s'il perdait son caractère normatif, auquel il doit sa clarté et sa capacité de précision.

Reconnaissons cependant qu'une langue, à moins d'être une langue morte, n'est pas une entité immuable. Elle doit évoluer et s'adapter aux conditions changeantes dans lesquelles elle existe.

C'est un peu à la lumière de ces considérations qu'il faut juger des emprunts et des écarts par rapport à la norme du français standard, reflétée par les bonnes grammaires et les dictionnaires généraux.

Idéalement, pour qu'un emprunt soit justifié, il doit combler une carence de la langue emprunteuse et pouvoir s'y intégrer graphiquement et phonétiquement. Si ces conditions sont réalisées, l'emprunt devient une source d'enrichissement.

Mais, dans la réalité quotidienne, les cas d'emprunts ne sont pas toujours aussi faciles à trancher. Bien des impondérables peuvent intervenir et l'usage finit toujours par avoir le dernier mot. Les emprunts sémantiques sont particulièrement insidieux, leur intégration formelle ne posant aucune difficulté. Ces emprunts représentent le talon d'Achille de notre français. D'autant que les médias s'en font les zélés propagateurs. Étudions-en quelques spécimens.

S'objecter

Le cas de objecter à la forme pronominale fournit un bon exemple de déviations sémantiques. Les dictionnaires français donnent à objecter une valeur argumentaire. Objecter, c'est opposer un argument, des faits à l'encontre d'une opinion ou d'une affirmation, d'un projet. Exemples : Il a objecté que mon départ créerait un grand vide. Elle a objecté de bonnes raisons à la position du ministre. Les habitants du quartier ont objecté les risques du jeu compulsif à l'implantation d'un casino.

Dans l'usage québécois, on donne au verbe la forme pronominale pour en faire un simple synonyme de s'opposer, au sens de « faire obstacle, se dresser contre ». Exemples : Les habitants du quartier "s'objectent" à l'implantation d'un casino. « Je "m'objecte", votre honneur », dit l'avocat. On passe donc ainsi du plan purement argumentaire à une position de principe. Ce glissement est sans objet puisque s'opposer remplit déjà très bien cette fonction.

Opérer

Sous l'influence de l'anglais, le verbe opérer connaît une double déviation de sens. Le sens originel du verbe, confirmé par les dictionnaires d'usage, c'est « accomplir une suite ordonnée d'actions en vue d'un résultat » et, par extension, « avoir pour résultat ». Exemples : Opérer des recherches en laboratoire. Cette épreuve a opéré une profonde transformation de ses comportements. Au Québec, le mot est utilisé au sens de « faire fonctionner ». Exemples : Il "opère" une déneigeuse pour la municipalité. Camion "opéré" par Untel. Dans l'usage commercial, on lui fait signifier « exploiter ». Exemples : Il "opère" un commerce rue Ontario. La société Remsun "opère" un réseau de télévision et un réseau de radio. En français, on conduit un véhicule, on fait fonctionner un appareil, on exploite un commerce ou un réseau de télévision. C'est simple et clair. Nul besoin de opérer dans ces sens.

Où en est-on avec opportunité?

Le même phénomène de déviation sémantique, sous l'influence d'un mot-sosie anglais se retrouve avec opportunité. Au sens strict, ce mot désigne le caractère opportun ou convenable d'une situation, d'une action. Exemples : L'opportunité de son intervention n'est pas évidente. Certains contestent l'opportunité de la visite du maire en Chine. Cette notion diffère de la signification de opportunity : « occasion favorable ». C'est ce dernier sens qu'on importe dans le français d'aujourd'hui. Exemples : Elle profite de cette "opportunité"  pour exposer des tableaux. Venez me voir si vous en avez l'"opportunité" . Les dictionnaires les plus récents consignent ce sens avec la mention « emploi critiqué ». Il semble bien qu'en dépit de son caractère critiqué et critiquable cet emploi est en train de passer dans l'usage de part et d'autre de l'Atlantique.

Référence

BARLOW, Julie et Jean-Marie NADEAU. 2007, La grande aventure de la langue française : De Charlemagne au Cirque du Soleil, Montréal, Québec Amérique, 538 p.

Robert Dubuc

Le 31 mai 2008

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