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L’éternel mythe de Sisyphe

2 juillet 2013

Défendre l’usage rigoureux du français au Québec, c’est un peu réincarner le mythe de Sisyphe, condamné perpétuellement à pousser sur une pente un rocher qui dévale aussitôt le sommet atteint. On se satisfait bien facilement de l’à-peu-près au détriment d’une qualité nécessaire de la communication.

Évidemment le contact omniprésent de l’anglais ne facilite pas les choses. Mais on ne peut en faire le bouc émissaire de toutes nos carences linguistiques.

Une correspondante s’inquiète de l’orthodoxie des tours où la préposition pour, suivie d’un infinitif, marque la continuité d’un phénomène ou d’une action. Elle me présente les exemples suivants :

1. Le taux de personnes en chômage a baissé pour atteindre 8 %.
2. Les profits ont quadruplé pour atteindre 20 millions de dollars.
3. Le vent se lèvera pour souffler de 40 à 60 km à l’heure.
4. Les températures grimperont au cours de la matinée pour atteindre 6 degrés.

Si l’on analyse bien ces exemples, le premier lien logique établi par pour marque l’enchaînement ou la succession de deux faits. Dans le premier exemple, la baisse du taux de chômage le ramène à 8 %. Dans le deuxième, la multiplication des profits par quatre porte leur total à 20 millions. Et ainsi de suite.

D’après les dictionnaires, cette fonction additive est rare et marque que les faits, les événements sont considérés comme voulus par la nature, la providence, le destin, le hasard. Exemples : Je n’ai été élevé au comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible précipice de l'infortune (Voltaire). Une mouche éphémère naît à neuf heures du matin (…) pour mourir à cinq heures du soir (Stendhal). Nos exemples modernes ne semblent pas avoir cette connotation, sinon de façon très atténuée.

Le Grand Robert (Rey, 1985) et le Larousse de la langue française (Dubois, 1977) font aussi état d’un lien de conséquence. Exemple : Les moissons ont besoin de rosée pour mûrir. Si l’on regarde de plus près certains des exemples cités plus haut, on pourrait à la rigueur y déceler un rapport de conséquence. Dans l’exemple 1, la baisse du chômage a pour conséquence l’atteinte d’un taux de 8 %; dans l’exemple 2, la multiplication des profits par quatre permet l’atteinte des 20 millions; dans l’exemple 4, l’élévation des températures leur permettra d’atteindre 6 degrés. Toutefois ces rapports de conséquence n’ont pas la portée essentielle qu’on retrouve dans les exemples donnés dans les dictionnaires. On sent davantage l’enchaînement ou la continuité des faits.

Il se peut que la vogue de ces tournures soit due à des constructions anglaises similaires, mais la preuve reste à faire de manière plus conclusive.

Quoi qu’il en soit, en dépit de leur très grande fréquence, tant dans les médias écrits qu’en radio-télévision, ces tours apparaissent pour le moins suspects. Il serait beaucoup plus simple de marquer autrement la continuité ou l’enchaînement. Mais Sisyphe n’a pas fini de pousser son rocher!

 

Références

DUBOIS, Jean (sous la direction de). 1977, Larousse de la langue française, Paris, Librairie Larousse, 2 vol.

RE, Alain (sous la direction de). 1985, Grand Robert de la langue française, 2e édition, Paris, Le Robert, 9 vol.

 

Robert Dubuc

Le 2 juillet 2013

 

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