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Liaisons non dangereuses

15 septembre 2007

Un professeur d'université, interviewé récemment à une émission-magazine, s'enfargeait joyeusement dans ses liaisons, les faisant quand il ne fallait pas, les supprimant quand il aurait dû les faire. De là m'est venue l'idée de consacrer une chronique à la question des liaisons. Grevisse et Goose (2008) traitent à fond de cette question, mais leurs considérations savantes dépassent quelque peu les besoins de l'honnête homme, ou de l'honnête femme! Je vous recommande toutefois de vous y reporter si la présente chronique ne répond pas à toutes vos attentes. Je me suis adressé plutôt à la Grammaire française (1957) de Jean-Marie Laurence, grammairien québécois et pédagogue émérite, bien oublié aujourd'hui, mais qui avait le don de synthétiser clairement les questions complexes. Les considérations qui suivent s'en inspirent donc abondamment.

Qu'est-ce qu'une liaison?

En grammaire, on appelle liaison le fait de relier par la prononciation deux mots qui se suivent, l'un se terminant par une consonne ou un e muet, l'autre commençant par une voyelle ou un h muet. Exemples : les^enfants; une fatal(e)^obligation; quatre-vingts^hommes. Mais le problème n'est pas tellement de savoir ce qu'est la liaison que de déterminer quand il faut la faire et quand il faut s'en abstenir. À cette difficulté s'ajoutent certaines modalités particulières qu'il faut connaître et respecter. Rappelons, toutefois, que ces règles ne sont pas un catéchisme. Dans la conversation ordinaire, on omet une foule de liaisons qui se font par ailleurs dans la langue littéraire ou dans la diction poétique.

strong>Les liaisons obligatoires

Laurence rappelle que la liaison se fait à l'intérieur d'un même groupe phonétique, marqué par un accent tonique dominant, ce que Dauzat (1956) appelle « groupe de souffle », c'est-à-dire des mots intimement liés par le sens et prononcés sans arrêt de respiration. En voici les principales occurrences :

1° Mots-outils + nom. (Par mot-outil, il faut entendre les articles, les adjectifs démonstratifs, possessifs et numéraux, ainsi que les prépositions.)

Exemples : Les^hommes sont fous. Un^ouragan violent a tout dévasté. Cet^aspirateur est défectueux. Votr(e)^avion se rend à Rome. Il faut dix-huit^émulsions pour produire cet enduit. Il a été placé en^observation.

2º Adjectifs qualificatifs (antéposés) + nom.

Exemples : Elle ouvrit de grands^yeux. Il voyait de sérieux^inconvénients à agir de la sorte.

3º Pronoms personnels + verbe.

Exemples : Ils^auraient regretté d'être partis. Nous^aimons les tomates bien mûres. Il a voulu vous^égratigner.

4º Auxiliaire + participe passé.

Exemples : Elle est^adorée de son mari. Il avait^appris le sanskrit lors d'un voyage en Inde.

5º Semi-auxiliaire + infinitif.

Exemples : Il devait^engranger ses récoltes. Il fallait^entraîner ces jeunes boxeurs.

6º Verbe être + attribut (nom ou adjectif).

Exemples : Il est^heureux. Il est^élève, non pas maître.

Le cas de l'adverbe modifiant un autre adverbe ou un adjectif appelle certaines nuances. Dans la langue courante, la liaison se fait très généralement avec les adverbes courts comme plus, très, pas, moins, trop, bien. Exemples : Il est très^économe quand il s'agit de faire des dons. Il n'habite plus^ici depuis longtemps. Si l'adverbe modifiant est assez long, c'est-à-dire composé d'au moins deux syllabes fortes, comme vraiment, rarement, évidemment, la liaison se fait de moins en moins dans la langue courante. Exemples : Cet enfant est vraiment | adorable. Il est abusivement | autoritaire.

Si les mots accessoires (mots-outils, adjectifs, pronoms et modificatifs) viennent après le mot principal, les liaisons se font de moins en moins fréquemment, sauf dans la diction poétique. Voici trois cas où elles restent obligatoires :

1º Avec les pronoms postposés il, ils, en et y.

Exemples : Viendraient-ils s'ils le pouvaient? Vas-y courageusement. Venons-en aux faits.

2º Si la liaison entre le nom et l'adjectif qui le suit doit marquer oralement un pluriel non identifiable autrement.

Exemple : voyageurs^américains de passage à Québec.

3º Si la liaison permet d'éviter un hiatus phonétique provoqué par la répétition d'un même phonème.

Exemples : Il n'achète que des vins^importés. Elle flottait sur les océans^endormis de ses rêves.

strong>Liaisons interdites

Il y a, bien sûr, des cas où la liaison est carrément interdite. Notamment :

1º Devant les interjections.

Exemple : Elle n'en finissait plus de lancer des | oh! et des | ah!

2º Devant le h aspiré.

Exemples : Si les | héros sont fatigués, la victoire est compromise. Sur les | hauteurs de Charlevoix, la vue est splendide.

3º Devant un y en fonction de demi-consonne, c'est-à-dire suivi d'une voyelle.

Exemples : Il possède trois | yachts. Les capitaux | yankees sont convoités.

4º Avec les verbes en er, du premier groupe, sauf pour la diction poétique.

Exemples : aimer | à loisir; travailler | avec acharnement.

strong>Modalités particulières de certaines liaisons

Signalons d'abord la modification phonétique de certaines lettres en situation de liaison.

1º Le d se transforme en t.

Exemples : Vend[t]-il ses tableaux au marché noir? De Gaulle est incontestablement un grand[t]^homme.

2º Le s se transforme en z.

Exemples : Les[z]^enfants s'ennuient le dimanche. Les[z]^hommes sont belliqueux.

3º Le f se transforme en v.

Exemples : Il est neuf[v]^heures. Ils ont eu neuf[v]^enfants.

4º Le g se transforme en k.

Exemple : Il a suivi un long[k]^itinéraire.

5º Le x se transforme en z.

Exemple : Amants, heureux[z]^amants.

Il y a aussi beaucoup de confusion pour les mots qui se terminent par rs, rd, rt. En règle générale, dans ces cas, la liaison ne se fait pas avec la lettre finale mais avec le r qui la précède. Exemples : Nous avons recour(s)^à vous. C'est un retar(d)^inexplicable. Il par(t)^en bateau, jeudi.

Il faut faire une exception pour fort qui fait la liaison avec le t, dans les locutions figées. Exemple : Ils ont eu fort^à faire. De même, les mots terminés en rs font la liaison avec le s si ce dernier est la marque du pluriel. Exemple : Leurs^amis sont venus nous voir.

Voilà, me semble-t-il, qui fait un peu le tour de la question des liaisons.

Références

DAUZAT, Albert. 1956, Grammaire raisonnée de la langue française, 4e édition, Paris, IAC, 482 p.

GREVISSE, Maurice et André GOOSSE. 2008, Le bon usage, 14e édition, Bruxelles, De Boeck-Duculot, 1600 p.

LAURENCE, Jean-Marie. 1957, Grammaire française, Montréal, Centre de psychologie et de pédagogie, 568 p.

 

Robert Dubuc

Le 15 septembre 2007

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