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Nos particularismes

28 février 2009

Quand une langue est parlée sur de vastes étendues, il est inévitable qu'en divers endroits se développent des manières de dire et de nommer qui se distinguent de la norme générale. Ainsi, il existe des particularismes belges, suisses, africains et même à l'intérieur de l'Hexagone. Le Québec n'échappe pas à cette tendance de fond.

Nos particularismes s'expliquent par plusieurs causes. D'abord, le fait que le Québec a été détaché du tronc commun du français pendant près d'un siècle et demi a permis la subsistance d'usages anciens que le français contemporain a abandonnés. Il y a en outre des réalités propres à notre situation socio-économique qui appellent une terminologie particulière. L'acériculture possède son propre vocabulaire, dont on ne trouve pas trace en français général. Mais le grand facteur qui génère pour nous le plus de particularismes, c'est l'influence de la langue anglaise. Les emprunts à cette langue, directs ou par calques, sont à l'origine de nombreux anglicismes qui trouvent place non seulement dans le parler populaire, mais aussi à l'antenne des médias et dans le discours de nos politiciens.

 

Séparation d'avec la France

Passons d'abord aux expressions vieillies en français général, mais restées vivantes au Québec. Nous en citerons deux exemples : la locution conjonctive à cause que et l'emploi du verbe aider suivi de la préposition à devant un nom de personne.

À cause que
La locution à cause que, courante aux XVIe et XVIIe siècles, est tombée en désuétude en français général (Grevisse et Goosse, 2008, no 1139). Au Québec, elle est restée en usage, surtout au niveau familier. Exemple : Je ne suis pas venu à l'école à cause que j'étais malade. Dans la langue soignée, on lui préfère parce que.

Aider à
Le français général construit le verbe aider transitivement devant un nom de personne. Exemples : Aider sa mère à faire la vaisselle. Aider son député dans son travail. Toutefois la construction avec à s'impose quand l'objet de l'aide est un nom de chose. Exemples : Aider à l'accouchement de sa femme. Aider à une recherche policière.

Aider à suivi d'un nom de personne était courant aux XVIIe et XVIIIe siècles (Grevisse et Goose, 2008, no 284). Il reste encore relativement fréquent lorsque le nom de personne est suivi d'un infinitif lui-même introduit par à. Exemple : Aider à sa femme à accoucher. Mais les exemples où ce tour est relevé ont un petit parfum vieillot.

Le tour aider à suivi d'un nom de personne est bien vivant au Québec, et aussi en Suisse (Grevisse et Goosse, 2008, no 284), mais en français général il est considéré comme vieilli.

 

Influence de la langue anglaise

Du côté des anglicismes, la moisson pourrait être très abondante. Mais un phénomène curieux se produit au Québec. Alors qu'on emprunte à satiété des termes anglais qu'on substitue, par paresse ou par ignorance, à des termes français existants, on résiste aux emprunts faits à l'anglais en France. Par exemple, le terme casse-tête, signifiant en français général « jeu de patience à l'assemblage compliqué », remplace au Québec l'emprunt puzzle, au sens de « jeu de patience composé d'éléments à assembler pour reconstituer un dessin » (Rey-Debove et Rey, 2008). En signalisation routière, le mot stop est généralement utilisé pour commander l'arrêt des véhicules. Au Québec, on le remplace par arrêt.

Sur l'autre versant, celui de l'emprunt local, il y a les emprunts intégraux, qui sont légion, comme fun, chum, shift, mop, mais aussi les emprunts sous forme de calques, plus insidieux, qui peuvent contribuer davantage à régionaliser notre français. Nous en citerons deux exemples.

"Payeur de taxes"
Le calque de l'anglais tax payer, "payeur de taxes", est fréquemment substitué au terme français contribuable. Le caractère concret de l'expression anglaise séduit sans doute nos politiciens, qui en font leurs choux gras. Ce faisant, on contredit la préférence du français pour les appellations à caractère plus abstrait.

Il y a place pour / à
Ce second exemple est un cas particulier d'anglicisme. L'expression incriminée existe bel et bien en français. Le Grand Robert de la langue française (Rey, 1985) cite en effet des exemples de Camus et de Hugo qui utilisent « il y a place pour », « il n'y a pas de place pour ». Mais ces locutions semblent d'un emploi rare en français général, à preuve leur absence du Nouveau Petit Robert (Rey-Debove et Rey, 2008) et du Petit Larousse illustré (Garnier et Vinciguerra, 2008). Au Québec, sans doute sous l'influence des expressions anglaises très courantes there is room for / there is no room for, les expressions sosies françaises sont d'un usage très courant. Cependant, à pour l'usage local semble préférer à, peut-être par analogie avec les expressions faire place à et laisser place à. Il ne semble pas y avoir là matière à litige.

 

Que conclure de cette réflexion? D'abord, il faut reconnaître que les régionalismes sont une réalité linguistique inéluctable et peuvent même contribuer à l'enrichissement de la langue mère. Toutefois leur multiplication abusive pourrait aboutir à une dialectalisation des variétés régionales au détriment de la communication avec la langue générale. C'est pourquoi il m'apparaît important de conscientiser nos régionalismes et de connaître leurs équivalents en français général.

 

Références

GARNIER, Yves et Mady VINCIGUERRA (sous la direction de). 2008, Le Petit Larousse illustré, Paris, Larousse, 1812 p.

GREVISSE, Maurice et André GOOSSE. 2008, Le bon usage, 14e éd., Bruxelles, De Boeck-Duculot, 1600 p.

REY, Alain (sous la direction de). 1985, Le Grand Robert de la langue française, Paris, Le Robert, 9 vol.

REY-DEBOVE, Josette et Alain REY (sous la direction de). 2008, Le Nouveau Petit Robert, Paris, Dictionnaires Le Robert, 2838 p.

 

Robert Dubuc

Le 28 février 2009

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