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Réflexions sur deux québécismes

30 avril 2007

Les acceptions particulières données à certains mots sont des phénomènes courants dans une langue parlée sur de vastes surfaces. Toutefois, si l'on veut garder à la langue commune son intégrité et sa valeur de ciment de la communication, ces particularismes doivent faire l'objet d'une certaine vigilance d'abord pour s'assurer de leur enracinement dans le fond de la langue commune, ensuite pour éviter l'introduction de déviations sémantiques, semeuses de confusion.

Avec ces balises en tête, nous allons examiner deux québécismes qui ont pris racine, à ce qu'il semble, dans la ville de Québec avant de s'étendre sur une bonne partie du territoire québécois.

Conciergerie

À l'origine, le terme conciergerie désignait en français général la demeure ou le logement d'un concierge. Puis, ce mot s'est spécialisé dans la désignation du lieu d'habitation du concierge d'un château ou d'un immeuble public. Aujourd'hui, dans les immeubles d'habitation à plusieurs logements, le mot est remplacé par loge.

Au Québec, on a étendu, par métonymie, le sens premier de conciergerie (logement d'un concierge) à l'ensemble de l'immeuble gardé par un concierge. Le dictionnaire de Bélisle (1957) et le Dictionnaire québécois d'aujourd'hui (Boulanger, 1992) font état de cette mutation. Pour ces deux ouvrages, la conciergerie est un grand immeuble d'habitation, composé de plusieurs logements locatifs.

L'avantage de cette évolution, c'est qu'elle permet, avec une plus grande précision et à l'aide d'un seul terme, de désigner la réalité des grands immeubles locatifs urbains. Toutefois, la tendance à la péjoration du mot concierge, dont dérive conciergerie - tendance notée dans le Dictionnaire historique de la langue française (Rey, 1994) -, gênerait sans doute son accréditation en ce sens en français général.

Tabagie

Le régionalisme tabagie a suivi un peu le même parcours que le précédent. Né à Québec, il s'est peu à peu étendu dans plusieurs secteurs du territoire.

En français général, le mot a d'abord désigné, selon le Dictionnaire culturel en langue française (Rey, 2005), un cabaret où l'on fume. Puis il s'est péjoré pour désigner un endroit enfumé, empestant le tabac. Le Larousse du xxe siècle (Augé, 1928-1933) est le seul des ouvrages consultés à noter le sens suivant : « nécessaire de fumeur comprenant tabac, pipes, cigares et cigarettes ».

Ce sens expliquerait le glissement sémantique que le terme a subi au Québec : du nécessaire de fumeur, on passe à l'endroit où l'on vend les produits reliés au tabac. D'où l'appellation régionale de tabagie donnée au débit de tabac.

Tabagie a sur débit de tabac l'avantage du terme unique sur le syntagme, et son glissement sémantique s'explique bien par le sens donné dans le Larousse du xxe siècle. Mais on se heurte encore une fois à une péjoration de sens, moins sentie au Québec qu'ailleurs dans la francophonie. Il peut en résulter un obstacle à l'accréditation généralisée du terme.

Tant pour conciergerie que pour tabagie, les grands dictionnaires français notent l'acception régionale du terme. À défaut d'un visa, c'est au moins un demi-passeport.

Références

AUGÉ, Paul (sous la direction de). 1928-1933, Le Larousse du XXe siècle, Paris, Librairie Larousse, 6 vol.

BÉLISLE, Louis-Alexandre. 1957, Dictionnaire général de la langue française au Canada, Québec, Bélisle éditeur, 1390 p.

BOULANGER, Jean-Claude (sous la direction de). 1992, Dictionnaire québécois d'aujourd'hui, 2e édition, Saint-Laurent, Dico Robert, 1274 p.

REY, Alain (sous la direction de). 1994, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 2 vol.

REY, Alain (sous la direction de). 2005, Dictionnaire culturel en langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 4 vol.

 

Robert Dubuc

Le 30 avril 2007

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