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Réflexions sur la règle

31 juillet 2010

Lors d'une participation récente à l'émission Bazzo.TV, un auteur dramatique à succès s'en est pris aux défenseurs des règles en matière de langue. Cette allergie aux règles, qui devient un trait de la culture québécoise, tient sans doute à un culte de la spontanéité et de l'élan vital brut, renforcé toutefois par une peur de l'effort, elle-même sous-tendue par la crainte de ne pouvoir maîtriser ces règles.

Bien sûr, la langue a la fluidité d'un cours d'eau. Si on y multiplie les barrages d'une façon déraisonnée, il y a des risques pour la santé de l'environnement linguistique. Par contre, si on n'en assure pas la propreté, si on la pollue de substances étrangères, elle perd de son efficacité comme moyen d'expression et de communication. La langue d'une communauté repose nécessairement sur des conventions auxquelles doivent souscrire les usagers. Les deux piliers de ces conventions sont la grammaire et le lexique, qui balisent l'utilisation de la langue pour en préserver l'efficacité fonctionnelle et esthétique.

Le rejet des règles, sans discernement, ne peut conduire qu'à une détérioration des fonctions de la langue. Prenons l'exemple de la survalorisation de la langue familière dans les médias. On y parle le plus souvent comme si l'on était dans l'intimité de sa cuisine. On écarte ainsi la notion des niveaux de langue. Quand on parle en public, qu'on s'adresse à des milliers, voire des millions, de personnes, on n'est plus dans la familiarité du quotidien. Peut-on vraiment traiter de littérature, d'art, de philosophie, de politique ou de réalités sociales avec un vocabulaire de tous les jours? En ramenant la langue à son plus bas dénominateur, ne se fait-on pas les propagateurs de la médiocrité?

Depuis Richelieu, le français est devenu une langue très normée. Il a pu y avoir des excès au cours des siècles, où certains avocats de la règle ont cherché à lui donner une valeur transcendante, mais dans l'ensemble on peut dire que la discipline grammaticale et lexicale du français l'a bien servi. Contrairement à d'autres langues, le français est une langue qui se maîtrise. Nombre d'écrivains dont la langue maternelle n'est pas le français se sont exprimés avec bonheur dans cette langue. Il n'y a donc pas lieu d'évoquer la complexité du français pour en altérer l'apprentissage. Le français a l'avantage d'être une langue qui s'apprend : il faut donc l'enseigner avec rigueur.

On ne saurait sous-estimer cette nécessité dans la situation linguistique où nous nous trouvons. Nous baignons dans un univers anglo-saxon, dépositaire d'un savoir technique et scientifique exceptionnel. La grande majorité des innovations technologiques nous arrivent étiquetées en anglais avec mode d'emploi à l'avenant. Dans nos universités, nos étudiants se servent de manuels anglais. Nos politiciens s'inspirent souvent des modèles américains ou anglo-canadiens. Cette situation multiplie les occasions de déviations sémantiques : on confond évidence et preuve, on "adresse des problèmes" au lieu de s'y attaquer, une société non cotée en bourse devient "privée" et son contraire "publique", on "questionne" au lieu de remettre en question1. Cette force gravitationnelle de l'anglais risque de nous faire sortir de l'orbe francophone. Nous n'y échapperons pas sans une vigilance qui implique une connaissance solide de la grammaire et du lexique.

Cette connaissance ne doit toutefois pas se fonder sur un dogmatisme. Elle pourrait, avec profit, s'inspirer du Bon usage2. Les auteurs y passent la langue au peigne fin, analysant d'une façon éclairée les faits de langue, les mettant en perspective pour arriver à une expression et à une communication efficaces. Dans leur optique, l'usager est responsable de la qualité de sa langue. Pour les communicateurs professionnels des médias, en raison de l'importance de leur rayonnement, cette responsabilité devient sociale.

Pour conclure, je voudrais citer le peintre Georges Braque : « J'aime la règle qui corrige l'émotion. J'aime l'émotion qui corrige la règle. » Il exprime ainsi l'équilibre qu'il faut garder entre la norme et la spontanéité.

 

Robert Dubuc

Le 31 juillet 2010


1. On trouvera, dans les deux ouvrages suivants, un échantillonnage assez complet des anglicismes qui menacent l'intégrité de notre langue : Robert Dubuc. En français dans le texte, 2e édition, Montréal, Linguatech éditeur, 2000 et, du même auteur, Au plaisir des mots, publié en 2008 chez le même éditeur.

2. Maurice Grevisse et André Goosse, Le bon usage, 14e édition, Bruxelles, De Boeck-Duculot, 2008.

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