Caprices de genres
La question du genre en grammaire peut sembler, de prime abord, coulée dans le béton. Si béton il y a, il est friable. En effet les mutations et les anomalies y sont fréquentes. Ainsi, le sexe, qui devrait être un facteur déterminant du genre, ne l'est pas toujours. La girafe peut être mâle ou femelle; il en est de même pour l'éléphant. Une sentinelle est plus souvent mâle que femelle. On observe en outre que bien des noms ont changé de genre au cours de l'histoire. Ainsi alvéole, donné au masculin par l'Académie, tend à s'employer de nos jours au féminin. Le Nouveau Petit Robert (Rey-Debove et Rey, 2008) considère le masculin comme vieilli. Il ne faut donc pas s'étonner de constater plus d'un flottement dans les genres en français.
Particularismes de genre
Plusieurs facteurs peuvent influer sur les mutations de genre : historiques, étymologiques, phonétiques et même géographiques. Nous allons nous attarder à certains particularismes québécois.
Cellophane
À l'origine marque déposée, ce mot a reçu en français général le genre féminin. Au Québec, dans l'usage familier ou populaire, il est masculin (voir Villers, 2003), peut-être à cause de son association au mot papier dans l'expression papier cellophane.
Automne-hiver
Les noms de saison en français général sont tous masculins. Dans l'usage populaire du Canada français, hiver et automne sont souvent employés au féminin. Exemples : "une dure hiver", "une belle automne". Il y a d'ailleurs une tendance dans la langue populaire à féminiser les noms qui commencent par une voyelle ou un h muet. Pensons à autobus, érable et argent, qui troquent le masculin normal pour le féminin. Récemment encore un économiste éminent, à la radio, féminisait le mot argent.
Espace
Le genre du mot espace est aussi contaminé par cette tendance. Il faut, toutefois, noter que, dans la langue technique de l'imprimerie, le blanc qui sépare lettres et mots est féminin. Dans tous les autres cas, espace s'emploie au masculin.
Genre des mots empruntés
Le genre des mots empruntés peut être différents de part et d'autre de l'Atlantique. Ainsi le mot pudding ou pouding est-il masculin en français général, tandis que l'usage populaire au Canada français l'emploie au féminin. Il en est de même pour job et gang. Par contre, le terme high school est féminisé en France et masculinisé au Canada (Boulanger, 1992).
Variation de genre alliée au nombre
Les gens de ma génération ont tous appris à l'école primaire la règle qui se formulait ainsi : amour, délice et orgue sont du masculin au singulier et du féminin au pluriel. Cet énoncé catégorique appelle aujourd'hui quelques nuances, selon Le bon usage (Grevisse et Goosse, 2008, no 471).
Amour
Ce terme, au sens de « passion charnelle », est utilisé généralement au masculin. Employé au féminin pluriel, il prend une valeur emphatique. Exemples : Les amours tumultueuses de Catherine de Russie. Jamais elle n'oubliera ses premières amours, qui l'ont profondément marquée. En dehors de cet emploi affectif, le mot amour s'emploie généralement au masculin tant au singulier qu'au pluriel.
Délice
Pour délice, la règle classique semble mieux tenir la route. Exemples : Cette glace fait mon délice. Quelles délices la lecture ne peut-elle pas procurer! Toutefois, lorsque délice est précédé de un de ou un des, accompagné d'un adjectif, le masculin s'impose. Exemple : Un de ses plus grands délices, c'est de déguster un bon vin.
Orgue
Il semble bien qu'ici encore le pluriel féminin soit réservé à un emploi emphatique – pour mettre en évidence la valeur d'un instrument particulièrement imposant. Exemple : les grandes orgues de Notre-Dame. Dans les autres cas, l'emploi du masculin au pluriel se justifie tout à fait. Exemple : Il reste au Québec quelques vieux orgues Casavant, qui sont de très bons instruments.
Comme on le constate, il n'est pas facile de baliser l'utilisation du genre en français. Le plus sage est de s'en remettre aux dictionnaires d'usage avec humilité.
Références
BOULANGER, Jean-Claude (sous la direction de). 1992, Dictionnaire québécois d'aujourd'hui, 2e éd., Saint-Laurent, Dico-Robert, 1274 p.
GREVISSE, Maurice et André GOOSSE. 2008, Le bon usage, 14e éd., Bruxelles, De Boeck-Duculot, 1600 p.
REY-DEBOVE, Josette et Alain REY (sous la direction de). 2008, Le Nouveau Petit Robert, Paris, Dictionnaires Le Robert, 2838 p.
VILLERS, Marie-Éva de. 2003, Multidictionnaire de la langue française, 4e éd., Montréal, Québec-Amérique, 1542 p.
Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
Le 15 octobre 2009