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Le traducteur encore plus averti

Préface

« Peseurs de mots », et même peseurs « subtilissimi », nous, Traducteurs, devons être.
VALERY LARBAUD

L’auteur du présent ouvrage est un homme de parole : il avait promis une suite à son recueil, Le traducteur averti (2005), et il a tenu sa promesse. François Lavallée est retourné à la « chasse aux tours idiomatiques » et nous rapporte une autre belle collection de trophées. Au total, sa saison de chasse s’est étendue sur une trentaine d’années de pratique de la traduction, de la révision et de l’enseignement. De l’écriture, également, car l’auteur réussit à concilier son activité de traducteur avec celles de nouvelliste, de fabuliste et de romancier.

Si beaucoup d’écrivains ont vu dans la traduction une formidable école de style, l’écriture créatrice se révèle elle aussi une excellente école de perfectionnement pour le traducteur désireux d’affiner sa connaissance de la langue. L’écriture, tout comme la lecture des grands écrivains, nourrit le traducteur.

Comme l’a dit Michel Tournier dans Le vent paraclet : « Traduire de l’anglais en français, ce n’est pas un problème d’anglais, c’est un problème de français. Certes la connaissance de l’anglais est indispensable. Mais il s’agit pour le traducteur d’une connaissance passive, réceptrice, incomparablement plus facile à acquérir que la possession active, créatrice impliquée par la rédaction en français. » Toute traduction est, à divers degrés, une activité d’écriture au sens fort du terme. C’est ce que François Lavallée a très bien compris.

« Pour bien écrire, il faut du temps et de l’esprit », affirme le moraliste français Joseph Joubert. Pour bien traduire et exceller dans cet art, il faut aussi du temps et de l’esprit. Mais cela ne suffit pas.

Le traducteur d’élite – François Lavallée en est un – se démarque en se révélant particulièrement doué, créatif et rompu aux subtilités de ses langues de travail. Ce niveau d’excellence implique une liberté totale à l’égard de la langue dans laquelle il traduit et requiert des balances d’une grande précision, comme le recommandent Victor Hugo et Valery Larbaud.

Concrètement, le traducteur doit se méfier des automatismes, des solutions de facilité, des « tics de traducteur », des formules passe-partout. Le traducteur encore plus averti porte d’ailleurs en sous-titre Pour sortir des ornières de traduction. Ce sous-titre dit la même chose que celui de l’ouvrage précédent Pour des traductions idiomatiques. Faut-il s’en étonner? Les deux recueils ont la même visée.

La tâche du traducteur est d’élucider le mystère de la langue qui cherche à donner corps à des concepts abstraits. S’il est facile de traduire, bien traduire l’est moins. Cette compétence, rarement innée, a son prix. On devient traducteur et, généralement, cela ne se fait pas sans effort. Ni sans aide.

C’est ici que l’ouvrage de François Lavallée se révèle utile, voire indispensable. Ce n’est pas l’œuvre d’un père Fouettard qui multiplie les interdits, les restrictions et les « dites, ne dites pas » culpabilisants. L’auteur ne se livre pas à une chasse aux sorcières lexicales et n’a rien d’un « curé aux oreilles écorchées » ni d’un « monomaniaque du français », qualificatifs dont les tenants du « néo-libéralisme linguistique » affublent ceux qui s’efforcent de parler et d’écrire une langue expurgée de ses anglicismes inutiles.

François Lavallée a une vision plus positive, plus constructive des choses. Au lieu de cataloguer les défauts d’une « mauvaise » traduction, il fait découvrir les qualités d’une traduction réussie, sans jamais adopter une posture dogmatique ni imposer un corset de règles ou de principes astreignants. Le pari est tenu.

En effet, l’auteur accompagne avec bienveillance celui qui veut améliorer sa maîtrise de la langue en lui prodiguant mille et un conseils tirés de son expérience et de celle de collègues de travail, et en l’orientant vers des pistes de solution insoupçonnées dans la forêt des possibilités. Il débusque des équivalences françaises dissimulées sous la frondaison des mots anglais et auxquelles le traducteur ne pense pas spontanément. Traduire signifie bien dire la même chose que le texte original, mais cela ne signifie pas pour autant dire les choses de la même façon.

Au traducteur, il incombe de cultiver le souci d’épouser le plus fidèlement possible les contours d’une pensée couchée sur papier et non de viser à une identité de forme contingente. Le traducteur n’est ni l’esclave des parties du discours ni un adepte de l’à peu près. Cela aussi, François Lavallée l’a parfaitement compris, car il est pénétré de cette conviction profonde que l’équivalence de traduction s’établit très souvent dans la différence.

La traduction est un jeu d’équilibre et l’on peut effectivement retirer du plaisir à ce jeu qui consiste « à prendre le français à bras le corps », comme disait Flaubert. D’ailleurs, Michel Tremblay ne disait-il pas que « traduire, c’est un plaisir ajouté à l’écriture »? Oui, traduire peut être jubilatoire si l’on a fait de sa langue sa maîtresse!

Le traducteur encore plus averti et son frère aîné Le traducteur averti, que j’ai chaudement recommandé dans la 3e édition de mon manuel La traduction raisonnée (2013), s’inscrivent dans la lignée des travaux publiés par les Irène de Buisseret, Claude Bédard, Jean Darbelnet, Pierre Daviault, Robert Dubuc, Léon Gérin, Paul Horguelin, Frèdelin Leroux fils, André Senécal, Jean-Paul Vinay et plusieurs autres représentants de ce qu’il est convenu d’appeler l’« école canadienne » de traduction, cette tradition qui privilégie la démarche comparative ou néo-comparative qui reste près des textes.

Je vois ces deux ouvrages comme des compléments aux exercices de mon manuel d’initiation à la traduction. D’ailleurs, ils traitent aussi de recatégorisation, de substantivation, de « faux comparatifs » (ou « comparatifs elliptiques ») et proposent de nombreuses suggestions pour traduire des termes polyvalents et omniprésents tels que as, corporate, identify, on… basis, should, whichever is… De nouvelles expressions pièges s’ajoutent à cette liste, dont concern, confirm, coordinate, verify, mots simples en apparence, mais combien délicats à traduire. Ces analyses fines sont autant de pieds de nez à la machine à traduire.

Là où la machine à traduire rend maladroitement la phrase Please confirm your specific schedule with your Manager par « S’il vous plaît confirmer votre horaire spécifique avec votre Manager », le traducteur averti sait réexprimer le sens véritable de cet énoncé de manière claire, juste et idiomatique : « Veuillez faire approuver votre horaire personnel par votre supérieur. » On mesure ici tout l’écart qui sépare le robot de la réflexion intelligente d’un maître traducteur. La partie sera toujours inégale, le robot battu d’avance.

Les deux ouvrages de François Lavallée, et leur cortège impressionnant d’exemples, présentent la particularité d’accorder une large place à la phraséologie et au caractère idiomatique des expressions étudiées et ne se cantonnent pas au seul lexique. On ne doute pas un seul instant que ces exemples sont tirés de la marmite frémissante des conditions réelles de travail. Des exemples bricolés auraient été moins crédibles.

En refermant ce deuxième recueil riche en conseils, on ne voit plus la langue française soumise à la traduction comme une réalité figée, asservie à une autre langue et difficilement malléable. On découvre, au contraire, à quel point cette langue recèle des trésors d’expression, joyaux qui échapperont toujours à une machine à traduire.

François Lavallée invite les traducteurs à se dépasser, à réagir contre l’affadissement qui guette la langue française massivement traduite en contexte canadien. Si une majorité de traducteurs le suivaient, la profession tout entière en sortirait gagnante et la langue française ne s’en porterait que mieux. Car le constat auquel est arrivé Pierre Daviault en 1944 reste d’actualité : « La langue sera dans une large mesure, ce que sera la traduction. »

En somme, Le traducteur encore plus averti est un soluté tonifiant dont les étudiants et les traducteurs voudront certainement retirer tous les bienfaits en se branchant au goutte-à-goutte d’une lecture lente et réfléchie. C’est par ce genre de perfusion que se transmet l’expérience d’un traducteur chevronné et amoureux de sa langue et de sa profession.

Jean Delisle, MSRC
Professeur émérite
Université d’Ottawa

 

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