Peut-on être spécifique sans perdre sa spécificité?
Les disparités dans les définitions des adjectifs sosies spécifique / specific, présentées dans les dictionnaires, soulèvent des soupçons sur la rectitude des emplois que nous faisons de cet adjectif en français.
Ces deux adjectifs ont certes des traits sémantiques communs; tant le Webster (Mish, 2005) que les petits Robert (Rey-Debove et Rey, 2008) et Larousse (Garnier et Vinciguerra, 2008) donnent comme sens premier à ces adjectifs « ce qui est propre et exclusif à une espèce ou à une chose ». Mais l'adjectif anglais comporte les traits sémantiques suivants : « précis, particulier », dont il n'est pas fait mention dans les dictionnaires français cités plus haut.
Si l'on furète sur Google au mot spécifique, on trouve, bien sûr, le sens fondamental de « propre à une espèce ou à un objet ». Exemples : poids spécifique de l'orge; un antigène spécifique de la prostate. L'amitié est la forme spécifique de l'amour. Mais les emplois au sens de « précis, particulier » sont beaucoup plus nombreux. Exemples : allocation spécifique de solidarité; utilisation spécifique d'Internet; programme spécifique de gymnastique pour les cuisses et les fesses; moteur de recherche spécifique, etc. Ailleurs, j'ai trouvé, sous la plume d'universitaires distingués : « La localisation indique les préoccupations et les thématiques d'une cible spécifique. » « Ces questions susciteront une réflexion sur des points spécifiques. » « Il faut informer certaines communautés de thèmes de santé spécifiques. » Il est évident que, dans ces derniers énoncés, l'adjectif spécifique aurait pu être remplacé par des adjectifs comme précis, particulier, déterminé, défini.
Mais faut-il vraiment s'étonner qu'à l'ère des communications universelles, ce sens de specific se soit transmis à l'adjectif français? La parenté de forme et l'analogie des sens favorisaient cette hybridation. En outre, un autre facteur a pu intervenir. Le Larousse de la langue française (Dubois, 1977) mentionne que spécifique avait au siècle classique le sens de « déterminé, précis ». Il ajoute, toutefois, que cet usage est désuet. Il pourrait donc s'agir aussi d'une réappropriation d'un usage ancien, par le biais d'une influence incontestable de la langue anglaise.
Tout compte fait, il m'apparaît difficile de garder une étanchéité complète entre les définitions de ces sosies. La langue étant une réalité fluide, des barrages immotivés seraient peut-être plus nocifs qu'une ouverture vers une évolution contrôlée.
Références
DUBOIS, Jean (sous la direction de). 1977, Le Larousse de la langue française, Paris, Librairie Larousse, 2 vol.
GARNIER, Yves et Mady VINCIGUERRA (sous la direction de). 2008, Le Nouveau Petit Larousse illustré, Paris, Larousse, 1812 p.
MISH, Frederick C. (sous la direction de). 2005, Merriam-Webster's Collegiate Dictionary, 11e edition, Springfield (Massachusetts), Merriam-Webster, 1624 p.
REY-DEBOVE, Josette et Alain REY (sous la direction de). 2008, Le Nouveau Petit Robert, Paris, Dictionnaires Le Robert, 2838 p.
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Le 13 avril 2010